Le Royaume sous l'Ombre

Une saga en épisodes. Un chapitre chaque samedi, lisible trois semaines.

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Épisode 1

Ce que les annales ne disent plus

Paru le samedi 26 septembre. Au sec jusqu'au samedi 17 octobre. 9 min de lecture.

Gravure. Les mains d'une copiste, manche retroussée, tiennent une plume au-dessus d'un grand registre ouvert ; un second registre identique est posé à côté. Une lampe à huile et des rangées de livres reliés occupent une alcôve de pierre.

Zahrakal, la salle des annales

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La salle des annales de Zahrakal sentait la cire et le sel, ce qui n'avait rien d'étonnant pour une pièce taillée dans l'éperon rocheux, à quarante marches sous la terrasse du palais. Mirah Sennar y travaillait depuis l'aube, la manche relevée pour ne pas traîner dans l'encre, à recopier le registre de l'an dernier sur un parchemin neuf. C'était son métier de copiste : refaire, mot pour mot, ce que d'autres avaient écrit avant elle, afin que le royaume possède toujours deux exemplaires de sa propre mémoire et qu'aucun des deux ne s'use.

Elle aimait ce travail pour une raison qu'elle n'aurait avouée à personne. Ce n'était pas la beauté des lettres. C'était le silence qu'il y avait entre elles, l'impression que chaque ligne recopiée réparait un peu quelque chose.

Ce matin-là, une ligne refusa de se laisser recopier.

Elle était pourtant simple. Une entrée du registre de la crue, en marge, de la main d'un scribe mort depuis longtemps : Le dixième jour, trois navires de Rimal ont remonté le Nahr Tassil jusqu'aux quais de la ville basse, chargés de cuivre et d'huile. Mirah l'avait copiée dix jours plus tôt. Elle s'en souvenait avec certitude, à cause du mot « huile », qui lui avait fait penser à sa mère. Or la marge de l'original disait maintenant autre chose. Le dixième jour, l'eau a monté, comme elle monte toujours.

Elle approcha la lampe. Le parchemin n'avait pas été gratté. Pas de raclure, pas de trace de pierre ponce, pas cette légère brillance que laisse un texte effacé. L'encre était ancienne, brune, piquée par le temps, et la phrase se tenait dans la marge comme si elle y avait toujours été. Même la main était celle du vieux scribe. Mirah connaissait cette main mieux que la sienne : elle avait passé quatre ans à la refaire.

Elle ouvrit son propre exemplaire. Sa copie, elle, disait toujours : trois navires de Rimal. Elle resta longtemps à comparer les deux lignes, la vraie et la fausse, sans réussir à décider laquelle des deux reposait sur un mensonge.

« Tu as mal copié », dit une voix derrière elle.

Maître Haroun Vell, gardien des annales, se tenait sur le seuil, un pain de cire à la main. Il avait la voix d'un homme qui n'a jamais connu d'inquiétude et n'en désire pas.

« Regardez, maître. Ici. Il y avait des navires. »

« Des navires de Rimal. » Il prononça le nom comme on nomme un pays de conte pour enfants. « Le Détroit, Mirah. Il n'y a jamais eu que de l'eau, de ce côté-là. Recopie la ligne comme elle est. »

« Mais ma copie… »

« Ta copie est fausse. C'est la première fois que cela t'arrive, et c'est bien normal, on se fatigue. Recopie. »

Il sortit en emportant sa cire. Elle entendit ses pas remonter les marches, sans hâte, et comprit ce qui l'effrayait le plus dans la scène. Ce n'était pas qu'on ait falsifié le registre. C'était que Haroun Vell n'avait pas eu besoin qu'on le lui ordonne. Il avait déjà oublié.

Mirah reprit la plume. Sa main traça le mot « eau ». Elle regarda l'encre sécher, et sur son annulaire gauche, sous la manche relevée, la vieille marque pâle que chacun porte dès la naissance lui parut un instant plus sombre qu'à l'ordinaire.

La ville basse, la place du sel

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Vers midi elle monta chercher du pain, comme chaque jour, parce que marcher aidait quand les mots refusaient de rester en place. Zahrakal se descendait autant qu'elle se montait : la citadelle tout en haut, agrippée à son rocher, puis les terrasses des notables, puis la ville basse qui s'étalait vers le fleuve en toits plats et en ruelles tendues de linge. Sur la place du sel, les marchands criaient leurs prix. Il y avait plus de percepteurs que de clients.

Ils étaient trois cette semaine, tunique grise et registre neuf, et ils prélevaient sur chaque étal une part qu'aucun décret publié n'avait annoncée. Personne ne protestait. Un boulanger tendit deux pains supplémentaires en soupirant, comme on éponge une fuite dans un toit qu'on ne réparera pas, et la file avança. « C'est pour le bien du royaume », dit l'un des percepteurs, sans qu'on lui ait rien demandé. Il regardait au-dessus des têtes en le disant, comme s'il récitait à quelqu'un placé plus haut.

Mirah acheta son pain. Autour d'elle, on parlait de la chaleur, du prix de l'huile, d'un mariage à la porte est. Personne ne parlait de la mer. Personne n'en parlait jamais. On savait qu'elle était là, à l'ouest, au bout des hautes terres noyées, mais on en parlait comme du ciel : un fait sans conséquence. Le commerce avec l'Empire s'était arrêté depuis des années. On ne disait plus « l'Empire », on disait « l'autre côté », puis on avait cessé de dire quoi que ce soit.

Une vieille marchande de sel, assise sur un tabouret bas, la regardait depuis un moment.

« Tu as l'air d'avoir perdu quelque chose, petite. »

« Une phrase. » Mirah rit, gênée. « Une phrase de registre. Rien d'important. »

« Mon père disait qu'il y avait, à Rimal, un port qui ne fermait jamais, même la nuit, même en hiver. Il disait qu'on en voyait les lanternes depuis la falaise. » La vieille pesa un peu de sel dans sa paume, le reversa dans le sac. « Je lui répondais qu'il rêvait. Voilà quarante ans que je m'en veux. »

Elle dit cela sans tristesse, avec l'air de quelqu'un qui constate une dette.

Mirah allait répondre quand elle sentit qu'on se tenait à côté d'elle. Pas près : à côté. Le genre de proximité qui ne s'annonce pas, ni pas sur les dalles, ni froissement d'étoffe, rien. Un homme d'âge indécis, vêtu comme un porteur d'eau, le visage assez ordinaire pour qu'on l'oublie aussitôt, regardait comme elle les sacs de sel.

« Ce qu'on efface dans une maison, dit-il très bas, se retrouve chez ceux qui n'oublient pas. »

Une main glissa dans la sienne un carré de toile pliée, léger, tiède, qui sentait un sel que Mirah ne connaissait pas, un sel d'ailleurs. Elle baissa les yeux une seconde pour voir. Quand elle les releva, la foule s'était refermée à l'endroit où il se tenait, et la vieille marchande pesait son sel, absorbée, comme si personne n'avait parlé.

Le palais, la salle du siège

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Chaque sixième jour, un copiste des annales apportait au palais la copie de la semaine, et chaque sixième jour c'était Mirah, parce que Haroun Vell disait que les marches lui faisaient mal aux genoux. Elle entra dans la salle du siège avec le rouleau contre la poitrine et le carré de toile cousu dans sa manche, plus lourd qu'un couteau.

La salle était grande, froide, lumineuse comme une chose que personne n'habite. Au fond, sur l'estrade, le fauteuil des gouverneurs de Khalidor, sculpté dans la même pierre noire que le rocher, et sur ce fauteuil Sarid Aldan. Elle ne l'avait vu que de loin, aux fêtes. De près, il était plus jeune qu'elle ne l'imaginait et beaucoup plus las. Il avait de belles mains. À la gauche, un anneau d'argent terni, sans pierre, gravé d'un dessin incomplet, qu'il tournait sans cesse d'un geste dont il ne semblait pas s'apercevoir, comme on tourne un mot qu'on n'arrive pas à dire.

Autour de lui, la cour murmurait, distraite, gaie, très occupée. On lui apportait des coupes, des projets de tournoi, la liste des chasses de l'automne. Il répondait à chacun avec une politesse fatiguée. Un chambellan lui tendit un décret à signer. Il n'en lut pas une ligne.

Derrière la troisième colonne, à gauche de l'estrade, il y avait de l'ombre. Mirah remarqua que personne ne regardait cet endroit, avec un soin qui ne pouvait pas être un hasard. Elle remarqua aussi que le gouverneur, avant de prendre la plume, avait tourné la tête vers cette colonne, une fraction de seconde, comme un élève cherche le regard de son maître.

Il signa. À la troisième lettre, sa plume s'arrêta.

Une goutte tomba sur le parchemin, et ce n'était pas de l'encre. Sarid Aldan porta les doigts à sa joue avec une surprise entière, presque enfantine, et Mirah le vit pleurer sans raison, ni le décret, ni la salle, ni personne n'y étant pour rien. L'anneau, sur sa main, prit un éclat pâle, moins une lumière qu'une tiédeur devenue visible, et pendant trois souffles le gouverneur ne fut plus le fauteuil, la cour et la signature. Il écoutait. Quelque chose, très loin, lui parlait ou allait lui parler.

Puis une voix sans visage, aimable, presque tendre, dit depuis l'ombre de la colonne : « Ce n'est rien, Sarid. La fatigue. Signez, on vous attend. »

Le visage du gouverneur se lissa comme une eau où l'on a jeté une pierre. Il sourit. Il signa. L'anneau redevint un morceau d'argent terni. Personne, dans la salle, n'avait rien vu, ou tous avaient appris à ne rien voir. Mirah déposa le rouleau, salua, recula. Elle sentit contre son poignet le carré de toile, qui lui parut soudain très chaud.

La chambre haute, la nuit

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Elle ne l'ouvrit qu'à la nuit tombée, dans la petite chambre sous les toits qu'elle louait au-dessus d'une teinturerie, quand la ville eut fini de compter ses pains et ses dettes. À la lumière d'un bout de chandelle, elle défit la toile. Dedans, un fragment de parchemin grand comme deux mains, noirci aux endroits où le feu l'avait léché. L'écriture était celle des annales, la vieille écriture, celle qu'on n'enseignait plus qu'aux copistes. Mais Mirah n'avait jamais vu ces mots.

Elle lut d'abord sans comprendre, puis elle lut lentement, comme on entre dans l'eau.

… l'empereur Idrissan, dont la sagesse n'a pas besoin d'être crue pour être juste, et le gouverneur de Khalidor, à qui fut remis l'anneau qui ne se retire pas … de Rimal, cap à l'aube sur l'étoile basse, huit jours de mer si les eaux sont sages … ce que la mer ne prend pas, la mémoire le rend à qui sait la lire …

Idrissan. Haroun Vell lui aurait dit que ce nom n'avait jamais existé, qu'il venait d'un vieux conte, qu'elle se fatiguait. Elle le répéta à voix basse, et la chambre ne s'effondra pas.

Elle regarda son annulaire gauche. À la chandelle, la marque n'était pas un accident de peau. C'était un dessin, un dessin incomplet, dont elle avait vu le jour même un autre morceau, tourné et retourné sur la main d'un homme qui pleurait sans savoir pourquoi. Comme si deux moitiés d'une même chose attendaient, chacune de son côté, qu'on leur apprenne l'existence de l'autre.

Le vent tourna. Du côté de l'ouest, pour la première fois depuis très longtemps, on entendit la mer, ou peut-être le crut-elle. Un bruit sourd et régulier, comme une respiration sous le plancher de la ville.

Elle aurait pu brûler le fragment. Elle y pensa sérieusement, le temps d'une mèche qui grésille. Elle prit à la place une feuille neuve, l'une de celles qu'on lui comptait chaque matin, et copia les lignes mot pour mot, avec les trous, avec les brûlures, avec les lettres qu'elle devinait à peine. Puis elle souffla la chandelle.

Demain, elle retournerait à la salle des annales. Elle rouvrirait le registre de la crue, à la page où la marge parlait d'une eau qui monte comme elle monte toujours. Et dans cette marge, d'une main qui ne serait pas celle du vieux scribe mais la sienne, elle écrirait trois mots.

Pour la première fois de sa vie de copiste, elle allait écrire quelque chose que personne ne lui avait dicté.

Carte de Khalidor, submergée peu à peu Le continent de Khalidor vu d'en haut. À mesure que l'on fait défiler la page, la mer reprend la côte, contour après contour. Les hautes terres, dont la citadelle de Zahrakal, restent au sec.

Ce que la mer a pris

  1. Avant, la côte passait ici.
  2. Puis la mer a pris ce qu'elle a pris, et personne ne se souvient de quoi.
  3. Sur les cartes, il ne reste que les hautes terres.
  4. Ici, les annales suivent la mer. Chaque épisode reste au sec trois semaines. Ensuite, elle le reprend.

Les samedis

Trois épisodes au plus restent au sec. Passé ce délai, il ne reste d'un épisode que son résumé.